1996

Lieu-dit Terrade, 1996.

Une grange oubliée surplombant le lac, trois maisons, une ferme, une seule route, parfois un tracteur passe. De la paille au sol, une remorque, des gouttières, une lourde porte métallique. Autour, des ronces et des tas de pierres. Parfait. Un voisin me laisse ses moutons, c’est radical.
Grand clean, un double échafaudage, des mètres carrés de bâche, une vingtaine de néons fluos, une immense table fabriquée avec les moyens du bord, mon bureau… Les granges des voisins regorgent de trucs en tout genre, je suis un extra-terrestre pacifique. Les tôles arrivent, le tableau fera 21 m², 7 m x 3 m. Cette aventure est un luxe, Athéna , Apollon , Marsyas, Midas , Tmolos sont de la partie, c’est du 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Tous les jours, les deux petits vieux d’à côté me rendent visite. Parfois, le dimanche, ils viennent en famille ou avec des amis. C’est récréatif et plein de bon sens.

Je me transforme, m’écorche de travail et d’art, suis-je la buée sonore d’une flûte ou l’envouté de la lyre ? Je ne suis pas plus Dieu que Pan, mais roche ou pin, ciel ou terre. Dague ? L’énergie m’anime, me baigne d’éther, je respire dans la grande obscurité de la nuit, j’expire des souffles d’illusions, je me kaléidoscope chaque oeil, chaque vue, je m’ambidextre d’usage, je cherche en une chouette une déesse, un soutien. Je m’androgyne, il se peut que parfois, je vole. Le lac est source d’apaisement et m’accompagne de ses réflexions. Les Muses m’observent.

Au printemps, les insectes butinent mes couleurs, en été, les oiseaux entrent, je partage l’endroit avec des hirondelles, la nuit avec une chouette et des ciels étoilés. De temps en temps un pêcheur ou un touriste se perd. Il y a des mûres sur les ronces, puis des noix et des noisettes et en hiver c’est grand froid. Les jours sont longs, je n’y viens plus que pour travailler, mes petits vieux se font plus rares. J’aurai un accident d’échafaudage et une poutre se décrochera sur ma tête, j’essuierai quelques tempêtes et leurs dégâts de pluie et de vent, pas mal de bleus et de coupures. N’est pas cabri ni Edward Scissorhands qui veut. Des crises de solitude et de doute, d’art et d’homme, de vie, de dieux, de mythe. Je regarde mes tripes, je suis l’écorché et l’écorcheur, l’âne et la montagne, Athéna me porte de sa perspicacité, il y a des intelligences qui nécessitent beaucoup d’habileté et de crainte. Il y a autour de moi les étendues de la terre, les humeurs du ciel, les miroirs de l’eau, les mesures de l’espace, la couleur du passé, les événements, ma vie… J’imprègne tout comme une éponge. Très loin de là, ma fille grandit.